Le régime des marins (ENIM) : le plus ancien de France

Né en 1673 sous Colbert, le régime des marins est le doyen des retraites françaises — toujours ouvert, financé à plus de 80 % par l'État, et bâti sur une logique unique : on cotise non pas sur son salaire, mais sur un barème forfaitaire par catégorie.

sommaire · 5 sections

Avant la SNCF, avant les IEG, avant même la Révolution : le régime de retraite des marins existait déjà. C’est le doyen du système français — et, à plus d’un titre, son cas le plus singulier. Il n’a pas été fermé comme la SNCF ou la RATP ; il est financé à plus de 80 % par l’État ; et il repose sur une mécanique qu’on ne trouve nulle part ailleurs : on n’y cotise pas sur son salaire, mais sur un barème forfaitaire.

5ᵉ épisode. L’architecture d’ensemble (épisode 1) pose le vocabulaire ; les fiches SNCF , IEG et RATP servent de points de comparaison.

1673 : le tout premier régime de retraite de France

C’est sous Colbert, ministre de la Marine de Louis XIV, que tout commence. L’Édit de Nancy du 23 septembre 1673 crée une caisse pour les invalides de la marine, alimentée par des retenues sur la solde des marins — adossée au système des « classes » qui organisait leur recrutement pour la Royale1. C’est, historiquement, le premier régime de retraite français, près de trois siècles avant la généralisation de la Sécurité sociale.

Sa forme moderne, l’ENIM (Établissement national des invalides de la marine), date de 1930. C’est aujourd’hui un établissement public qui gère le régime spécial des marins — retraite, maladie, invalidité — pour environ 130 000 affiliés : marine marchande, pêche, plaisance professionnelle, et leurs ayants droit1.

La singularité : cotiser sur un barème, pas sur son salaire

Voici ce qui rend l’ENIM unique. Au régime général, on cotise sur son salaire réel. Chez les marins, cotisations et pension sont calculées sur un salaire forfaitaire : un barème de catégories (une vingtaine), attribuées selon la fonction occupée à bord, et revalorisé chaque 1ᵉʳ avril par arrêté. Le salaire réellement perçu n’entre pas dans le calcul2.

Sur quoi cotise-t-on ?RÉGIME GÉNÉRALon cotise sur le salaire réelsalaire réel — variable d'un mois à l'autreENIM · MARINSon cotise sur un barème forfaitairecat. 1cat. 20barème par catégorie — selon la fonction à bordChez les marins, cotisations ET pension sont calculées sur une catégorie forfaitaire (revalorisée chaque année), pas sur le salaire perçu.
Au régime général, on cotise sur le salaire réel ; chez les marins, sur une catégorie forfaitaire fixée par barème. Deux logiques différentes pour une même idée : déterminer l’assiette des cotisations et de la pension.

Le reste de la mécanique :

  • Cotisation vieillesse plus élevée : 10,85 % côté marin, contre 6,75 % au régime général2.
  • Calcul de la pension : chaque année de service vaut 2 % du salaire forfaitaire moyen des trois dernières années. Soit 37,5 ans de service pour une pension pleine (75 %) — une durée restée à 37,5 annuités, là où le privé glisse vers 43 ans2.
  • Âges : départ possible dès 50 ans (pension d’ancienneté, avec 25 ans de services) ou 55 ans (pension proportionnelle), relevés progressivement par la réforme de 2023 (vers ~57 ans à l’horizon 2027)3.

Le régime le plus subventionné de la série

Si la SNCF (~0,6 cotisant par retraité) et la RATP (~0,8) paraissaient déséquilibrées, l’ENIM est dans une catégorie à part : ~29 000 cotisants pour ~108 000 pensionnés, soit un ratio d’environ 0,274. Le métier de marin s’est raréfié ; les pensionnés, eux, restent nombreux.

Conséquence logique : les cotisations ne financent qu’une fraction des pensions. En 2023, la subvention d’équilibre et les transferts de compensation représentent environ 83 % des ressources du régime ; les cotisations propres n’en couvrent qu’une dizaine de pour cent4. C’est, en proportion, le régime le plus dépendant de la solidarité nationale de toute la série — non par générosité particulière, mais par pure démographie.

Un régime de métier, donc toujours ouvert

Dernière différence, et de taille : contrairement à la SNCF, la RATP ou les IEG, l’ENIM n’a pas été fermé. La raison est structurelle — c’est un régime de profession, pas d’entreprise. On n’arrête pas de « recruter des marins » comme on a arrêté de recruter au statut SNCF : tant qu’il y a des marins, le régime accueille de nouveaux affiliés. La réforme de 2023 a relevé ses âges et aligné certains paramètres, mais ne l’a pas mis en extinction.

À retenir

  • L’ENIM gère le plus ancien régime de France (1673, Colbert) ; ~130 000 affiliés (marine marchande, pêche, plaisance pro).
  • Spécificité unique : on cotise et on liquide sur un salaire forfaitaire par catégorie, pas sur le salaire réel. Cotisation 10,85 %, pension de 2 %/an (37,5 ans = 75 %).
  • Le plus subventionné : ratio ~0,27 cotisant/retraité → ~83 % des ressources viennent de l’État et de la compensation.
  • Toujours ouvert : régime de métier, non fermé — à l’inverse de SNCF, RATP et IEG.

Prochain épisode : les petits régimes — Opéra de Paris, Comédie-Française, Banque de France, clercs de notaires — une galerie de curiosités qui complète le tableau des « 42 ».

Cet article est de l’information générale et ne constitue pas un conseil. Les règles et chiffres cités sont ceux connus à la mi-2026 et évoluent à chaque réforme.


  1. L’Édit de Nancy du 23 septembre 1673, sous Colbert, institue une caisse pour les invalides de la marine financée par des retenues sur la solde ; il est considéré comme le point de départ du premier régime de retraite français. L’ENIM, dans sa forme actuelle, date de 1930 ; il couvre environ 130 000 affiliés (marine marchande, pêche, plaisance professionnelle). ENIM — notre histoire ; COR — fiche Enim↩︎ ↩︎

  2. Cotisations et pensions assises sur des salaires forfaitaires, fixés par catégorie (selon la fonction à bord) et revalorisés chaque 1ᵉʳ avril par arrêté interministériel ; taux de cotisation vieillesse marin de 10,85 % (contre 6,75 % à la CNAV) ; pension acquise à raison de 2 % par année de service du salaire forfaitaire moyen des trois dernières années (37,5 ans pour le taux plein de 75 %). La retraite en clair — marins ; ENIM — mode de calcul↩︎ ↩︎ ↩︎

  3. Départ possible dès 50 ans (pension d’ancienneté, sous condition de 25 ans de services) ou 55 ans (pension proportionnelle) ; âges relevés progressivement par la réforme de 2023. La retraite en clair — marins↩︎

  4. Régime en fort déséquilibre démographique — de l’ordre de 29 000 cotisants actifs pour ~108 000 pensionnés. En 2023, la subvention d’équilibre de l’État et les transferts de compensation représentent environ 83 % des ressources du régime, les cotisations propres ne couvrant qu’environ 10 % des prestations vieillesse. Cour des comptes — RALFSS 2023, ch. X « Le régime de sécurité sociale des marins » ; COR — fiche Enim↩︎ ↩︎

Série · La retraite française — répartition, régimes, comparaisons 71% · 5/7
auto à 80% de scroll
N
nicolas
// rédacteur · solo

J'écris ce blog en français, à raison d'environ un article par semaine. L'objectif n'est pas de vous faire trader, mais de vous donner les outils pour décider seul.

newsletter / weekly

Un article comme celui-ci, chaque dimanche soir. 4 minutes. Pas de bruit.

double opt-in aucune pub /unsub 1 clic
commentaires[] remark42 · auto-hébergé · sans tracker