La retraite par répartition : comment ça marche, et pourquoi « 42 régimes » ?

Le socle du système français expliqué simplement : la répartition, les étages obligatoires, le vrai sens du chiffre « 42 régimes », et où en est la réforme des retraites après sa suspension de 2026.

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« Il faut en finir avec les 42 régimes spéciaux. » La phrase a tourné en boucle pendant des années. Elle contient pourtant deux erreurs en quelques mots : il n’y a pas 42 régimes spéciaux, et le système ne se résume pas à des privilèges à raboter. Avant de juger la retraite française, encore faut-il savoir comment elle est faite. C’est l’objet de cet article — le premier d’une série qui ouvrira ensuite chaque grand régime, un par un, puis comparera la France à ses voisins.

On part du commencement : qu’est-ce que « la répartition », au juste ?

Répartition : payer les retraités d’aujourd’hui, pas les siens

Le système français repose à plus de 95 % sur la répartition. Le principe tient en une phrase : les cotisations prélevées ce mois-ci sur les salaires des actifs servent à payer, ce mois-ci, les pensions des retraités. Il n’y a pas de cagnotte à votre nom qui dort quelque part : votre cotisation part aussitôt dans la pension de quelqu’un d’autre, et vos droits futurs seront payés par les actifs de demain. C’est un contrat entre générations, pas un livret d’épargne.

L’autre modèle, la capitalisation, fonctionne à l’inverse : chacun épargne et investit pour sa propre retraite, et récupère, des décennies plus tard, le capital accumulé et ses intérêts. En France, la capitalisation existe — PER, épargne retraite d’entreprise — mais elle reste facultative et marginale, posée au-dessus du socle obligatoire.

RÉPARTITIONle système françaisActifscotisentla même annéeRetraitésperçoiventL'argent transite, il ne s'accumule pas.Équilibre = ratio cotisants / retraités.CAPITALISATIONPER, 401(k), fonds de pension…Vous, actifépargnez+ intérêts, 40 ansVous, retraitédécaissezL'argent s'accumule et est investi.Dépend des marchés et du temps.
Répartition : l’argent transite des actifs vers les retraités la même année. Capitalisation : il s’accumule sur une vie et dépend des marchés.

Le point sensible : la démographie

Comme la répartition fait payer les actifs pour les retraités, son équilibre dépend d’un seul rapport : le nombre de cotisants pour un retraité. Or ce ratio s’érode. Il était d’environ 2,1 cotisants par retraité en 2000 ; il est tombé à ~1,7 en 20231 (30,4 millions de cotisants pour 17,2 millions de retraités). Moins d’actifs pour financer plus de pensions : c’est tout l’enjeu des réformes successives — et la raison pour laquelle on en reparlera à la fin de cet article.

L’architecture réelle : base + complémentaire, pour tout le monde

Personne n’a « une » retraite : chacun en a au moins deux étages, tous deux obligatoires et par répartition.

  1. Un régime de base. Pour le privé, c’est le régime général, géré par la CNAV (« l’Assurance retraite ») ; pour les fonctionnaires, le SRE (État) ou la CNRACL (hospitaliers et territoriaux) ; pour d’autres, un régime spécial ou une caisse dédiée.
  2. Un régime complémentaire. Pour le privé, c’est l’Agirc-Arrco, qui fonctionne par points : les cotisations achètent des points, convertis en pension au départ.

Au-dessus de ces deux étages vient, éventuellement, un troisième : la capitalisation facultative (PER, épargne retraite d’entreprise) — l’objet d’un prochain article de la série.

La pension du régime général se calcule sur le salaire annuel moyen (les 25 meilleures années), auquel s’appliquent un taux et d’éventuelles décote / surcote selon le nombre de trimestres validés. Mais chaque régime garde ses propres règles : la fonction publique calcule sur les six derniers mois de traitement, et chaque régime spécial ajoute ses propres bonifications. C’est cette diversité de caisses qui nourrit le fameux « 42 ».

L'architecture de la retraite française③ CAPITALISATION — facultativePER individuelÉpargne retraite d'entreprisePER collectif, PERO② COMPLÉMENTAIRE — obligatoireAgirc-ArrcoprivéRAFPpublicIrcanteccontractuelssectionslibérales① BASE — obligatoireRégime généralCNAV — privé+ indépendantsFonction publ.SRE, CNRACLRégimes spéciauxSNCF, IEG, RATP…Libéraux,agricoles (MSA)RÉPARTITION · OBLIGATOIRETout actif relève d'au moins un régime de base + un complémentaire. La capitalisation vient en supplément, jamais à la place.
Deux étages obligatoires par répartition — base + complémentaire — et un troisième, facultatif, par capitalisation. La diversité des caisses du socle nourrit le décompte des « 42 régimes ».

Voici les principaux régimes (liste non exhaustive) :

Régime (caisse)QuiTypeStatut
Régime général (CNAV)Salariés du privé, indépendantsBaseOuvert
Agirc-ArrcoSalariés du privéComplémentaireOuvert
Fonction publique (SRE, CNRACL)Fonctionnaires d’État, territoriaux, hospitaliersBaseOuvert
SNCF (CPRP)Cheminots au statutSpécialFermé aux nouveaux (2020)
IEG (CNIEG)EDF, Engie, Enedis, GRDF…SpécialFermé aux nouveaux (2023)
RATP (CRP)Agents RATPSpécialFermé aux nouveaux (2023)
Marins (ENIM)Marins du commerce et de la pêcheSpécialOuvert
Clercs de notaires (CRPCEN)Clercs et employés de notairesSpécialFermé aux nouveaux (2023)
Banque de FranceAgents titulairesSpécialFermé aux nouveaux (2023)
Libéraux (CNAVPL + sections), avocats (CNBF)Professions libéralesBaseOuvert
Agricole (MSA)Exploitants et salariés agricolesBase + compl.Ouvert

« 42 régimes » : ce que le chiffre dit vraiment

Le chiffre revient à chaque débat : « il y a 42 régimes de retraite ». Il est exact — mais presque toujours mal cité. On l’entend comme « 42 régimes spéciaux », sous-entendu 42 poches de privilèges. C’est faux. Le bon libellé est « 42 régimes de retraite obligatoires »2 : il compte toutes les situations d’affiliation distinctes une fois combinés base et complémentaire — au point que l’Agirc et l’Arrco, ou la caisse de base des libéraux et ses sections professionnelles, sont décomptés séparément.

Les véritables régimes spéciaux — ceux qui ont leurs propres règles de calcul et leur propre caisse — sont, eux, une dizaine, pas quarante-deux2. La nuance n’est pas un détail : elle fait la différence entre « le système est un capharnaüm de 42 privilèges » et « le système est un assemblage historique de régimes professionnels, dont une dizaine de spéciaux ».

2023 : une réforme… puis sa suspension en 2026

La dernière grande réforme — loi du 14 avril 20233 — a fait deux choses. Reculer l’âge légal de 62 à 64 ans (3 mois par génération à partir de celle née en septembre 1961, cible 64 ans pour la génération 1968) et accélérer l’allongement de la durée d’assurance vers 43 ans / 172 trimestres dès la génération 1965. Elle a aussi fermé aux nouveaux entrants, au 1ᵉʳ septembre 2023, plusieurs régimes spéciaux — RATP, IEG, clercs et employés de notaires, Banque de France, CESE4 — selon la clause du grand-père : les agents déjà en poste gardent leur régime, seuls les nouveaux basculent au régime général. La SNCF, elle, était déjà fermée depuis le 1ᵉʳ janvier 20205.

Puis, fin 2025, le calendrier s’est inversé. La loi de financement de la Sécurité sociale pour 2026 a suspendu la montée en charge6 : du 1ᵉʳ septembre 2026 au 1ᵉʳ janvier 2028, l’âge reste figé à 62 ans et 9 mois et la durée à 170 trimestres, au lieu de progresser vers 64 ans et 172.

Ce que dit l’arithmétique

Reculer l’âge est le levier le plus puissant dont dispose un système par répartition, parce qu’il agit deux fois dans le même sens : la personne qui travaille un trimestre de plus devient un cotisant supplémentaire (recette en plus) et un retraité en moins ce trimestre-là (dépense en moins). C’est aussi pour ça que suspendre la mesure coûte vite cher : environ 0,4 Md€ en 2026, 1,8 Md€ en 2027, et un déficit cumulé estimé à +18 à 20 Md€ d’ici 2035 si la suspension durait7.

Surtout — et c’est le point le plus important — la réforme de 2023 était déjà insuffisante. Même avec le passage à 64 ans, le COR projette un système en déficit d’environ 15 Md€ en 2035 et 30 Md€ en 20457. Le débat de 2023 ne portait donc pas sur « équilibre contre déséquilibre », mais sur « un peu moins de déficit contre un peu plus ». Revenir en arrière sur une mesure qui ne suffisait déjà pas éloigne mécaniquement le système de l’équilibre.

Faut-il pour autant parler d’« erreur » ? Sur la direction, l’arithmétique ne laisse pas de place au doute : à cotisations et pensions inchangées, geler l’âge creuse le solde. Sur l’ampleur, c’est plus nuancé. Le « double effet » est un maximum théorique : une partie des seniors maintenus en activité sur le papier sont en réalité au chômage ou en invalidité, et ne deviennent pas des cotisants — l’OFCE souligne que le gain net est inférieur au gain brut8. Et « erreur » reste, au fond, un jugement de valeur : on peut assumer de privilégier la pénibilité, l’emploi des seniors ou l’équité au prix d’un déficit plus élevé. Ce qu’on ne peut pas faire, c’est prétendre que geler l’âge est neutre pour les comptes.

À retenir

  • La France fonctionne par répartition : les actifs paient les retraités, sans cagnotte individuelle ; l’équilibre dépend du ratio cotisants/retraités, tombé à ~1,7 aujourd’hui.
  • Chaque actif a au moins deux étages obligatoires (base + complémentaire) ; la capitalisation n’est qu’un supplément facultatif.
  • Les « 42 régimes » sont 42 régimes obligatoires (combinaisons base × complémentaire), pas 42 régimes spéciaux — ceux-ci sont une dizaine, dont plusieurs fermés aux nouveaux entrants depuis 2020-2023.
  • La réforme de 2023 (64 ans) a été suspendue jusqu’en 2028 ; elle était de toute façon insuffisante pour équilibrer le système, que le COR voit en déficit même avec elle.

Prochain épisode : on entre dans le premier régime spécial, celui de la SNCF — son histoire, ses règles, et ce que « fermé en 2020 » veut vraiment dire.

Cet article est de l’information générale et ne constitue pas un conseil. Les règles et chiffres cités sont ceux connus à la mi-2026 et évoluent à chaque loi de finances et de financement de la Sécurité sociale.


  1. Ratio de dépendance démographique (cotisants/retraités) d’environ 1,7 en 2023 — 30,4 millions de cotisants pour 17,2 millions de retraités — contre ~2,1 en 2000. Évaluation Sécurité sociale ; INSEE↩︎

  2. Le chiffre désigne « 42 régimes de retraite obligatoires » (situations d’affiliation distinctes combinant base et complémentaire), et non « 42 régimes spéciaux » ; les régimes spéciaux dotés d’une branche vieillesse sont une dizaine. franceinfo — « 42 régimes spéciaux, un chiffre souvent cité mais inexact » ; Régimes spéciaux de retraite — Wikipédia↩︎ ↩︎

  3. Loi n° 2023-270 du 14 avril 2023 : âge légal porté de 62 à 64 ans (relèvement de 3 mois par génération à partir de celle née le 1ᵉʳ septembre 1961, cible 64 ans pour la génération 1968) ; durée d’assurance portée à 43 ans / 172 trimestres dès la génération 1965. La finance pour tous↩︎

  4. Fermeture aux nouveaux entrants au 1ᵉʳ septembre 2023 des régimes spéciaux de la RATP, des IEG, des clercs et employés de notaires (CRPCEN) et de la Banque de France (et du CESE, basculé à l’Ircantec) ; les agents en poste au 31 août 2023 conservent leur régime. Ministère du Travail ; CFDT↩︎

  5. Fin du recrutement au statut de cheminot au 1ᵉʳ janvier 2020 (loi n° 2018-515 du 27 juin 2018 pour un nouveau pacte ferroviaire) : les nouveaux embauchés relèvent du régime général (CNAV) et de l’Agirc-Arrco. Sénat↩︎

  6. Article 105 de la loi n° 2025-1403 du 30 décembre 2025 (LFSS 2026) : suspension de la montée en charge du 1ᵉʳ septembre 2026 au 1ᵉʳ janvier 2028 — âge gelé à 62 ans et 9 mois, durée à 170 trimestres. BRED ; Previssima — précisions de la CNAV↩︎

  7. Coût de la suspension estimé à ~0,4 Md€ en 2026 et ~1,8 Md€ en 2027 ; +18 à 20 Md€ de déficit cumulé d’ici 2035 si elle était prolongée. Même avec la réforme de 2023, le COR projette un déficit du système d’environ 15 Md€ en 2035 et 30 Md€ en 2045. Public Sénat ; Fondation IFRAP↩︎ ↩︎

  8. L’OFCE souligne qu’une partie des personnes maintenues en activité par le recul de l’âge ne sont pas en emploi (chômage, invalidité), ce qui réduit le gain net du report par rapport au gain brut. OFCE↩︎

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nicolas
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