Bitcoin Pizza Day : 16 ans après, ce que la transaction nous apprend

Le 22 mai 2010, Laszlo Hanyecz échange 10 000 BTC contre deux pizzas. Récit, valeur d'aujourd'hui, et la vraie leçon — qui n'est pas celle qu'on entend partout.

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Il y a 16 ans jour pour jour, un programmeur de Floride a commandé deux pizzas et les a payées avec 10 000 bitcoins. À l’époque, ça valait environ 41 dollars pour les deux. Au cours d’aujourd’hui (mai 2026), ces 10 000 BTC valent environ 760 millions de dollars. Chaque année, ce 22 mai revient — et chaque année, la même phrase tourne sur Twitter : « il a perdu X centaines de millions de dollars en pizzas ».

Je trouve la phrase intellectuellement paresseuse. Cet article raconte ce qui s’est vraiment passé, ce que Laszlo Hanyecz lui-même en dit, et ce qu’on peut sérieusement en retenir — qui n’est pas ce qu’on entend partout.

22 mai 2010 — le récit

Quatre jours plus tôt, le 18 mai 2010, sur le forum BitcoinTalk , un certain laszlo poste un sujet à l’intitulé direct : « Pizza for bitcoins? ». Le message est simple : il offre 10 000 BTC à qui voudra bien lui faire livrer deux pizzas à son domicile, en Floride. Il précise qu’il préfère les pizzas faites maison mais qu’une commande chez une chaîne fait l’affaire. Tomate, fromage, peppers, saucisse, champignons — pas regardant.

Pendant quatre jours, rien ne se passe. Quelques réponses moqueuses ou perplexes. Et puis, le 22 mai, un jeune homme de 19 ans, Jeremy Sturdivant (pseudo jercos sur le forum), accepte le deal. Il commande deux pizzas chez Papa John’s, paie en dollars, fait livrer à Laszlo à Jacksonville, Floride. Laszlo reçoit ses pizzas, prend une photo (qui circulera ensuite partout), et envoie les 10 000 BTC à jercos.

Les deux pizzas Papa John's reçues par Laszlo Hanyecz le 22 mai 2010, photographiées chez lui à Jacksonville en Floride.

Crédit : Laszlo Hanyecz, photo originellement publiée sur le forum BitcoinTalk le 22 mai 2010.

Les deux protagonistes. Laszlo Hanyecz, programmeur d’origine hongroise installé en Floride, est l’un des premiers à avoir adapté le mining Bitcoin sur carte graphique (GPU) — il accumule des bitcoins en quantité industrielle depuis des mois. Jeremy Sturdivant, 19 ans, suit le forum par curiosité ; il revendra une partie de ses 10 000 BTC peu après, à l’occasion. Aucun des deux ne se présente comme un visionnaire de la valeur future. C’est juste un mec qui veut tester si ça marche, et un autre qui s’amuse à participer.

La transaction, côté technique

L’échange est inscrit dans la blockchain Bitcoin, dans un bloc daté du 22 mai 2010. C’est la première transaction commerciale documentée où des bitcoins servent à acheter un bien réel — pas un échange de BTC contre dollars, mais BTC contre pizza.

À l’époque, le réseau Bitcoin a un peu plus d’un an (le bloc genesis date de janvier 2009). Le cours BTC/USD est extrêmement faible et illiquide : on l’estime à environ 0,0041 $ par bitcoin en mai 2010. Faire un calcul propre : 10 000 BTC × 0,0041 $ ≈ 41 $ pour les deux pizzas au moment où elle a eu lieu.

Ce qu’on ne sait pas avec certitude : combien Laszlo « surpayait » objectivement par rapport au prix réel des pizzas chez Papa John’s à Jacksonville en 2010, ou ce que jercos a effectivement déboursé en dollars. La marge entre les deux n’est pas documentée publiquement de façon vérifiable. Tout ce qu’on sait, c’est que le deal s’est conclu, et que les deux parties en sont reparties satisfaites.

Le calcul vertigineux (et pourquoi il ne dit pas grand-chose)

Maintenant, le chiffre qui fait tous les titres de presse chaque 22 mai. Au cours BTC d’aujourd’hui (≈ 76 000 $ à l’heure où j’écris ces lignes), 10 000 BTC valent ≈ 760 millions de dollars — pour deux pizzas. Le chiffre est joli, il fait clic.

Sauf qu’il ne dit pas grand-chose. Pour deux raisons :

  1. Il suppose une trajectoire qu’on n’avait aucun moyen de prédire en 2010. Le projet Bitcoin a moins de 18 mois d’existence à l’époque, est porté par quelques dizaines de personnes sur un forum, et n’a aucune liquidité réelle. La probabilité que ça vaille zéro à 5 ans est, objectivement, élevée. Que ce soit ensuite devenu une asset class mondiale est un scénario parmi des dizaines.

  2. Il suppose que Laszlo aurait pu effectivement HODL. Garder 10 000 BTC pendant 16 ans implique de traverser : la faillite Mt. Gox (2014), le hard-fork Bitcoin Cash (2017), deux bear markets à -80%, FTX (2022), et la tentation chaque fois que le prix double de prendre un peu de profit. C’est un parcours du combattant psychologique que peu de gens — y compris parmi les plus convaincus — ont effectivement tenu.

$0,001$0,01$0,10$1$10$100$1 000$10 000$100 000201020122014201620182020202220242026date (linéaire)cours BTC en USD (log)Pizza Day · 22 mai 201010 000 BTC ≈ $41cours ≈ $0,0041 / BTC$1 100 · nov. 2013$19 500 · déc. 2017$69 000 · nov. 2021≈ $76 000 · mai 2026de $0,004 à $76 000 en 16 ans · 7 ordres de grandeur · échelle log nécessaire pour visualiser
Cours BTC en échelle logarithmique de mai 2010 à mai 2026. La transaction pizza s’est faite à un cours d’environ 0,0041 $ — invisible sur une échelle linéaire, à peine identifiable même en log. Les points clés : pic 2013, pic 2017, pic 2021, niveau actuel.

Le chiffre « il a perdu 760 M $ en pizzas » est un biais rétrospectif parfait. On prend la trajectoire effective, on calcule la valeur finale, on annonce le « manque à gagner ». C’est aussi pertinent que de dire à quelqu’un qui a vendu sa maison en 2010 qu’il a raté 100 % de plus-value parce que le marché immobilier a doublé depuis. Personne ne raisonne comme ça pour un appartement. Il faudrait arrêter de raisonner comme ça pour Bitcoin.

Ce que Laszlo dit lui-même

L’élément le plus rafraîchissant de l’histoire, c’est que Laszlo n’a aucun regret affiché. Interview après interview — dont une longue séquence à 60 Minutes — il maintient la même ligne : c’était précisément le but.

Il n’a pas dépensé 10 000 BTC en pensant qu’ils vaudraient un jour des centaines de millions. Il les a dépensés en pensant qu’il fallait prouver qu’une monnaie numérique sans intermédiaire pouvait acheter quelque chose de réel. À l’époque, ce proof of concept n’existait pas. Sans lui, ou sans quelqu’un d’autre qui aurait fait la même chose tôt ou tard, Bitcoin restait une curiosité de forum.

Il a même refait l’exercice le 25 février 2018, sur le Lightning Network, en commandant à nouveau deux pizzas — payées 0,00649 BTC (soit 649 000 satoshis) cette fois, en transaction quasi-instantanée et directement au restaurant, sans tiers de confiance. Là encore, le geste est délibéré : démontrer, pas thésauriser.

Cette posture mérite d’être respectée. Elle est cohérente, assumée, et historiquement précieuse.

Pourquoi ça n’est pas « il a perdu X milliards » — la vraie leçon

Voilà ce qui m’intéresse vraiment dans cette histoire.

Une décision sensée dans son contexte peut sembler folle quinze ans plus tard. Ce n’est pas une erreur de jugement. C’est le fonctionnement normal d’une décision sous incertitude.

Tu fais un choix avec l’information disponible au moment où tu le fais. Si l’information dit que cet actif a 30 % de chances de valoir zéro à 5 ans, et 70 % de chances de valoir quelque chose entre $0 et $100, alors dépenser 10 000 unités contre une pizza qui vaut peut-être $20, c’est un choix qui se discute à ce moment-là — pas avec l’information de 2026.

Le biais rétrospectif est le piège n°1 en finance personnelle, dans les deux sens :

  • « J’aurais dû acheter du Bitcoin en 2012 » — non, à l’époque ce n’était pas une décision raisonnable pour la plupart des profils. Le risque était énorme.
  • « J’aurais dû tout vendre en novembre 2021 » — non, à l’époque tu n’avais aucun moyen de savoir que c’était le pic.

La seule chose actionnable dans cette leçon, c’est : écris ta méthode à froid, applique-la à chaud, et ne réécris pas l’histoire après. C’est tout l’esprit de Pourquoi écrire sa méthode change tout . Si Laszlo avait écrit en 2010 « j’achète des trucs avec mes BTC pour prouver que ça marche », alors la transaction pizza est conforme à sa méthode. Le résultat de 2026 n’invalide rien.

Le pendant pour nous, en 2026 : si tu as une position en BTC, avoir une règle écrite de prise de profit partielle — un take-profit — résout 80 % du dilemme. Tu n’as plus à choisir entre « tout HODL » et « tout vendre », tu suis ta règle. Et le 22 mai d’une année future, personne ne pourra dire que tu as « perdu X millions » pour la simple raison que tu as appliqué ta méthode.

Pourquoi la communauté célèbre

Au-delà du chiffre, le 22 mai est resté dans la mémoire culturelle de la communauté Bitcoin pour une raison simple : c’est le premier acte d’utilisation réelle. La preuve par l’exemple qu’un actif numérique transféré pair-à-pair, sans banque, sans intermédiaire, sans permission, pouvait s’échanger contre quelque chose de tangible (une pizza qui sent bon dans une boîte en carton).

Le « Pizza Day » est devenu une fête informelle : des conférences le mentionnent, des projets caritatifs organisent des dons en BTC, certaines pizzerias acceptent la crypto ce jour-là à des conditions spéciales. C’est moins une commémoration nostalgique qu’un rappel : ce qui était théorique en 2010 fonctionne aujourd’hui à l’échelle planétaire, et ce qui paraît théorique en 2026 pourrait être routinier en 2040.

Joyeux Pizza Day

Si tu veux comprendre techniquement ce qui se passe quand Laszlo a appuyé sur Send depuis son wallet en 2010 — comment la signature ECDSA prouve qu’il est bien le propriétaire de ses 10 000 BTC, comment le réseau valide la transaction, comment elle se retrouve gravée dans un bloc miné — c’est tout l’objet de la série Dans les rouages de Bitcoin , et plus précisément de l’article La cryptographie de Bitcoin .

Bon 22 mai à tous. Et si l’envie te prend de commander une pizza ce soir, fais-le. La méthode, c’est aussi savoir profiter du moment présent — pas seulement HODL pour un futur incertain.

Cet article n’est pas un conseil en investissement.

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nicolas
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J'écris ce blog en français, à raison d'environ un article par semaine. L'objectif n'est pas de vous faire trader, mais de vous donner les outils pour décider seul.

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